L'échec du "monde meilleur" violent et anarchique (Suite)

La Bastille est abandonnée et prise, et le despotisme, qui n'est que l'illusion des esclaves, périt avec elle.
Le peuple n'avait point de m½urs, mais il était vif. L'amour de la liberté fut une saillie, et la faiblesse enfanta la cruauté. Je ne sache pas qu'on ait vu jamais, sinon chez des esclaves, le peuple porter la tête des plus odieux personnages au bout des lances, boire leur sang, leur arracher le c½ur et le manger ; la mort de quelques tyrans à Rome fut une espèce de religion.
On verra un jour, et plus justement peut-être, ce spectacle affreux en Amérique ; je l'ai vu dans Paris, j'ai entendu les cris de joie du peuple effréné qui se jouait avec des lambeaux de chair en criant : Vive la liberté, vivent le roi et M. d'Orléans.
Le sang de la Bastille cria dans toute la France ; l'inquiétude auparavant irrésolue se déchargea sur les détentions et le ministère. Ce fut l'instant public comme celui où Tarquin fut chassé de Rome. On ne songea point au plus solide des avantages, à la fuite des troupes qui bloquaient Paris ; on se réjouit de la conquête d'une prison d'État. Ce qui portait l'empreinte de l'esclavage dont on était accablé frappait plus l'imagination que ce qui menaçait la liberté qu'on n'avait pas ; ce fut le triomphe de la servitude. On mettait en pièces les portes des cachots, on pressait les captifs dans leurs chaînes, on les baignait de pleurs, on fit de superbes obsèques aux ossements qu'on découvrit en fouillant la forte­resse ; on promena des trophées de chaînes, de verrous et d'autres harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumière depuis quarante années, leur délire était intéressant, tirait des larmes, perçait de compassion ; il semblait qu'on eût pris les armes pour les lettres de cachet. On parcourait avec pitié les tristes murailles du fort couvertes d'hiéroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci : Je ne reverrai donc plus ma pauvre femme, et mes enfants, 1702 !
L'imagination et la pitié firent des miracles ; on se représentait combien le despotisme avait persécuté nos pères, on plaignait les victimes ; on ne redoutait plus rien des bourreaux.
L'emportement et la sotte joie avaient d'abord rendu le peuple inhumain, son attentat le rendit fier, sa fierté le rendit jaloux de sa gloire ; il eut un moment des m½urs, il désavoua les meurtres dont il avait souillé ses mains, et fut assez heureusement inspiré soit par la crainte, soit par l'insinuation des bons esprits, pour se donner des chefs et pour obéir.
 
 
Source : Extrait de  « L'esprit de la révolution et de la constitution de la France - de Saint-Just »
 
Illustration de la violence dont peuvent faire preuve les personnes, ici en ce qui concerne une coquille presque vide (la Bastille) sur les soldats qui la gardait qui furent massacrées par des personnes déchaînées...Complètement inutile et sauvage, où le peuple ou une partie de la population s'abandonne à ses plus bas instincts et tombent dans l'illusion d'avoir ou de devoir à accomplir un acte immense...
 
Conseil de lecture : "Saint-Just 1767-1794" de D Centaure-Bineau

Tags : L'échec du "monde meilleur" violent et anarchique - Saint Just - Bastille - esclaves - violence - L’esprit de la révolution et de la constitution de la France - Le Lion de la Colère - D Centaure-Bineau

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Comments :

  • dayofdoom

    03/11/2014

    j'oubliais: dans les différents systèmes où ils hésitaient, il y avait le consulat....bourde !

  • dayofdoom

    03/11/2014

    Breizhrockeur56 wrote: "Révolution française : révolution conservatrice, prise de pouvoir par les élites riches et éduquées..."

    En gros, la société bourgeoise s'est battu pour accéder au pouvoir (revanche sur tant d'années) au dépens des nobles et leurs privilèges....Mais très vite, les députés élus, les personnes au sommet se sont demandés sur quel modèle ou système s'établir....monarchie-parlementaire ? république ? On en a pas vraiment conscience aujourd'hui mais ils étaient assez dans le flou, ils naviguaient un peu à vue et improvisaient en fonction des événements et des intérêts personnels...

  • Breizhrockeur56

    03/11/2014

    Révolution française : révolution conservatrice, prise de pouvoir par les élites riches et éduquées...

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