Birmanie : "j'ai soutenu Aung San Suu Kyi. Mais son attitude envers les Rohingya m'effraie"

Par Frédéric Debomy

LE PLUS. En Birmanie, la situation des musulmans rohingya inquiète. Privée de nationalité, parquée dans des camps, tuée, cette minorité est sans cesse martyrisée par les dirigeants du pays. Comment expliquer cette situation ? Quelle est la position de Aung San Suu Jyi, prix Nobel de la paix ? Le décryptage de Frédéric Debomy, directeur de l'ouvrage collectif "Birmanie, la peur est une habitude".

L'information a été largement commentée : la Ligue nationale pour la démocratie (LND), parti de la lauréate birmane du prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, n'a pu obtenir le changement constitutionnel qui aurait permis à la "Dame" de devenir, au terme d'une probable victoire de son parti aux élections législatives de 2015, la présidente du pays.

La xénophobie, une caractéristique du régime

Le parlement, constitué, suite au scrutin pour le moins discutable du 7 novembre 2010, de 25% de militaires et d'une majorité de députés de l'USDP (parti créé par la dictature), a rejeté la demande de modification.

La constitution précise en effet que le conjoint et les parents proches du président doivent être de nationalité birmane. Une disposition que l'on dit taillée sur mesure pour Aung San Suu Kyi, dont le mari décédé était britannique et les enfants sont nés en Grande-Bretagne. Difficile, en effet, de ne pas croire que les législateurs aient eu une pensée pour elle...

Pour autant, on aurait tort de considérer l'argument avancé par le colonel Htay Naing pour justifier ce refus – il serait "préoccupant que les enfants de notre président(e) soient de nationalité étrangère" – comme un simple prétexte destiné à lui barrer la route. Car la xénophobie est de longue date une caractéristique du régime birman.

La question des musulmans rohingya

Mais peut-être pas que du régime birman.

Il est une question que ceux qui, comme moi, ont passé une énergie et un temps considérables à soutenir le mouvement prodémocratie de ce pays ne peuvent aujourd'hui éviter de poser – si du moins ils ont réellement le souci de la démocratie et des droits de l'homme : quelle Birmanie nous prépare, ou nous préparerait, la LND si elle parvient un jour au pouvoir ?

Des camarades et moi abordions déjà le sujet dans un livre paru en 2003 [1] : quelle place une future Birmanie démocratique ferait-elle aux musulmans rohingya, établis à l'ouest du pays ?

Le point de vue de la dictature birmane sur la non-birmanité des Rohingya était, comme l'écrivait Claude Delachet-Guillon, "largement partagé par la population bouddhiste" et les organisations de Rohingya étaient "difficilement admises au sein des plateformes qui [fédéraient] l'opposition".[2]

Et la situation des Rohingya est aujourd'hui loin de s'être améliorée : elle est tragique.

Un véritable cauchemar

Ils vivent à vrai dire un cauchemar sans fin et cela, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays (leurs conditions de vie en Birmanie les conduisant fréquemment à l'exil) : on les parque, on leur dénie l'accès à l'aide humanitaire, on les tue, on les exploite, on les prostitue, on les prend en otage en échange d'une demande de rançon, on entend leur interdire de faire des enfants.

Le livre du blogueur rohingya Habiburahman, "Nous les innommables : un tabou birman" (coécrit avec Sophie Ansel et publié aux éditions Steinkis), donne une idée, terrible, de ce que peut être la vie d'un Rohingya. Et encore : le livre a été écrit, pour l'essentiel, avant que la situation ne s'aggrave.

En avril 2013, l'ONG Human Rights Watch affirmait dans un rapport intitulé "All You Can Do is Pray": Crimes Against Humanity and Ethnic Cleansing of Rohingya Muslims in Burma's Arakan State" que "les autorités birmanes et des membres de groupes arakanais" (une population bouddhiste) avaient "commis des crimes contre l'humanité dans le cadre d'une campagne de nettoyage ethnique à l'encontre des musulmans rohingyas".

Plus récemment, le 21 novembre 2014, la commission des droits de l'homme de l'Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution appelant la Birmanie à accorder la nationalité birmane aux Rohingya : apatrides dans leurs propre pays, ils sont privés de leurs droits les plus élémentaires depuis une loi de 1982.

La commission a en outre fait part de sa "vive inquiétude" quant au sort qui leur est fait en Birmanie. Le secrétaire général des Nations unies, de passage dans le pays, a de son côté rappelé que cette population souffrait "de discrimination et de violences" et appelé au respect de sa "dignité humaine".

Le mutisme de Aung San Suu Kyi

On aurait été rassurés de voir Aung San Suu Kyi et son parti manifester leur solidarité envers cette partie de la population birmane que l'ONU considère être l'une des minorités les plus persécutées du monde. Mais pas du tout.

Aung San Suu Kyi s'est vue, plus d'une fois, reprocher son quasi mutisme s'agissant du sort fait aux Rohingya – mais surtout à l'extérieur du pays. Il lui est arrivé, pourtant, de s'exprimer sur cette question. Pour rappeler, à l'instar du Dalaï-Lama, que si le Bouddha était là il protègerait les musulmans des attaques que leur font subir des bouddhistes ? Elle n'a jamais été jusque-là.

On en est même loin : elle a expliqué qu'il fallait comprendre la peur ressentie par les bouddhistes birmans (on rappellera que la population musulmane en Birmanie est estimée à 4%, confrontés à 90% de bouddhistes...) ou la passivité des forces de sécurité birmanes face aux meurtres de musulmans qui se commettaient sous leurs yeux (manque de formation, nous dira-t-elle).[3]

Elle a renvoyé – dans une belle négation de la réalité – les parties, bouddhistes et musulmans, dos à dos avec un message qui ne coûte pas cher sur le rejet de toutes les haines d'où qu'elles soient. Et elle a précisé ne pas se prononcer sur la nationalité des Rohingya. Quant au terme de "nettoyage ethnique" utilisé par Human Rights Watch, elle l'a réfuté.

Il n'a d'ailleurs pas été possible à l'ONG de la rencontrer lors de son dernier passage en Birmanie...

Une situation alarmante

La LND, parti dont elle demeure la dirigeante incontestée, a utilisé le terme "Bengalis" pour désigner les Rohingya – comme tous les xénophobes qui refusent de les considérer comme des nationaux birmans. Win Tin, l'un des fondateurs de la LND aujourd'hui décédé, suggérait quant à lui qu'on les enferme dans des camps.

C'est chose faite : comme quoi le régime et son opposition peuvent parfois s'entendre...

Les derniers développements ne sont guère plus encourageants : une parlementaire de la LND, Khin San Hlaing, est à l'origine d'un projet de loi visant à priver les détenteurs de documents d'identité temporaires de la possibilité de voter lors du référendum sur la constitution qui se tiendra en mai 2015.
Ce projet de loi, déjà approuvé par la chambre basse du parlement, affectera surtout... les Rohingya, détenteurs de ces documents suite au refus du régime de les considérer comme des nationaux. Au sein de la chambre basse du parlement, le soutien à cette proposition a été paraît-il unanime, ce qui veut dire qu'Aung San Suu Kyi elle-même, élue de la chambre basse, l'aurait approuvée.

Enfin, un membre du parti, Htin Lin Oo, vient d'être suspendu temporairement de son droit de s'exprimer au nom de la LND. Son crime : avoir publiquement affirmé qu'on ne pouvait à la fois se revendiquer du bouddhisme et être raciste, chose qui a déplu à des moines extrémistes. Sa liberté d'expression lui sera-t-elle rendue?

Tout cela, comme le relevait un observateur, est alarmant. Il importe donc de s'interroger sur la nature d'un parti qui se dit "pour la démocratie", se revendique volontiers des droits de l'homme et ne cesse de parler de "réconciliation nationale" – sur le dos d'une minorité sacrifiée ? [4]


[1] Cet ouvrage collectif est reparu, mis à jour, aux éditions Cambourakis en 2014 ("Birmanie – De la dictature à la démocratie ?"). Une importante partie est consacrée à la situation des Rohingya, également abordée dans mon livre "Birmanie – Des femmes en résistance" , Buchet-Chastel, 2014.
[2] Claude Delachet-Guillon, "Birmanie, côté femmes", Olizane, 2002.
[3] Les Rohingya ne sont pas les seules victimes musulmanes de la xénophobie birmane. Un extrémisme bouddhiste s'est puissamment affirmé, qui vise l'ensemble des musulmans du pays.
[4] On devine les résistances intimes de certains lecteurs au sacrifice de leur image idéalisée d'Aung San Suu Kyi. Mépriser les souffrances bien réelles des Rohingya pour continuer de rêver serait pourtant d'un monstrueux égoïsme. Et puis, sommes-nous infantiles au point que nous ayons toujours besoin de héros ?
 
Source :http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1283846-birmanie-j-ai-soutenu-aung-san-suu-kyi-mais-son-attitude-envers-les-rohingya-m-effraie.html

Tags : Birmanie - Rohingya - Aung San Suu Kyi - xénophobie

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Comments :

  • dayofdoom

    05/12/2014

    Breizhrockeur56 wrote: "Pauvres Rohingyas, même les autres musulmans d'Asie tel que les indonésiens ne peuvent rien faire....."

    Hélas, il faut éviter que cela devienne un motif de "vengeance", que cela amène de la violence à celle déjà sur place...La raison qui expliquerait pourquoi les médias (tv) en parle peu ? Eviter de souffler sur les braises....

  • Breizhrockeur56

    05/12/2014

    Pauvres Rohingyas, même les autres musulmans d'Asie tel que les indonésiens ne peuvent rien faire.....

  • Breizhrockeur56

    05/12/2014

    Elle a sans doute de bonnes intentions mais si elle applique ses volontés politiques, elle tue sa légitimité.....

  • dayofdoom

    04/12/2014

    mohderoubaix wrote: "mais pour l instant n il ni a pas quel regarde la famille benasir buto.......comme les kenedy....."

    ne lui souhaitons pas de connaitre ce qui est arrivée à Benazir Bhutto ainsi qu'à jfk...Positivons

  • mohderoubaix

    04/12/2014

    mais pour l instant n il ni a pas quel regarde la famille benasir buto.......comme les kenedy.....

  • dayofdoom

    04/12/2014

    mohderoubaix wrote: "cette femme et tres bonne j ai deja entendut parler de sont combat............."

    Elle est bien isolée...

  • mohderoubaix

    04/12/2014

    cette femme et tres bonne j ai deja entendut parler de sont combat.............

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